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Quand le Guggenheim Museum s’offre des wc en or
Histoires d'eau

Quand le Guggenheim Museum s’offre des wc en or

Filons la méta(l )fort

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La nouvelle a fait grand bruit. Un paradoxe pétaradant pour un lieu-objet d’ordinaire si discret, entouré de tabous vivaces. Voilà, en effet, que le Guggenheim Museum s’est offert des wc en or. Et l’institution de la Cinquième Avenue, temple de l’art moderne, d’inviter ses visiteurs à les essayer, «individuellement», est-il prudemment précisé. Pour des nécessités physiques bien sûr, mais pas seulement. Car ces précieuses commodités (à 38 000 euros le kg de matière première au dernier cours du marché londonien, je vous laisse évaluer) ne se contentent pas de remplir leur in(dis)pensable fonction, elles donnent aussi à penser. A réfléchir même. Question polémique, leur auteur n’en est pas à son coup d’essai. Le dernier scandale remontant à mai dernier, avec l’adjudication, chez Christie’s à New-York, de Him, statue de cire à faire blêmir tous les Grévin de la terre : Hitler en sage costume de tweed est représenté agenouillé, sa silhouette d’orant évoquant de dos celle, supposée innocente, d’un enfant… Une âcre provocation qui avait grimper les enchères (et propulsé sa cote) à un niveau stratosphérique, avec 17,189 millions de dollars au marteau. Un prix littéralement fou.

Dans le droit fil de l’urinoir en porcelaine (Fontaine, 1917) de Marcel Duchamp, Maurizio Cattelan (né à Padoue, en 1960) propose cette fois une œuvre entièrement fonctionnelle qui, contrairement au ready-made de son illustre prédécesseur, fera couler bien davantage que de l’encre en incarnant une (auto)critique corrosive des excès du marché de l’art. Une manière de lansquiner (au «propre» et au figuré) sur son aliénation et les débordements irrépressibles des transactions-record (assimilés à un trop-plein, une déjection). Un thème manifestement cher à l’artiste qui a également fondé, non sans humour, Toilet Paper, revue artistique aux images chocs sacrant le kitsch… Outre la carrure que l’on devine impressionnante de la «dame pipi» postée devant America (le nom de scène ambivalent de cette pièce insolite, révérence clinquante ou référence claquante à la bannière étoilée et au fameux rêve américain), questionne les frontières entre le luxe et l’art. Qu’est-ce qui fait la valeur (ajoutée) de cet extravagant ensemble comprenant siège, cuvette et chasse d’eau dont la réalisation a été subventionnée par des fonds privés ? Sa charge satirique ? Le métal jaune qui l’érige en trône ? L’originalité du design ? Une fabrication dont on devine l’extraordinaire complexité, d’après un standard de Kohler ?

Certaines de ces interrogations font étrangement écho aux réflexions de la filière sanitaire qui rêve, elle aussi, de filer la métaphore du méta(l)fort, cherchant comment redorer valeurs et volumes en fabricant-distribuant-prescrivant-installant bien davantage de wc (et plus encore de salles de bains)… Et (re)trouver ainsi, à l’instar de Maurizio Cattelan et ses bravades conceptuelles, l’inspiration-filon, le bon produit qui fera «appel», celui qui se vendra, en nombre (contrairement à l’art dont la rareté fait l’estime… et l’estimation) et surtout au meilleur prix.

Claudine Penou