Le bania russe : des sensations extrêmes - Concept bain
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Le bania russe : des sensations extrêmes
Histoires d'eau

Le bania russe : des sensations extrêmes

Jouant l’alternance entre le chaud brûlant et le froid glacé, ponctué de séances de « flagellation » au venik, ce rituel intense et revigorant revêt un caractère sacré en Russie. Martine Barthassat

Chapeaux de feutre et flagellation avec des feuillages de bouleau font partie du du bania russe.

Dans les pays de grand froid, les populations vouent tout naturellement un culte au feu et à la glace. Besoin de se réchauffer, de braver les éléments et sans doute de convoquer quelques esprits protecteurs, les peuplades nomades d’Asie centrale (Scythes) utilisaient déjà des saunas rudimentaires durant l’Antiquité.

De là, ces étuves ont gagné les territoires de l’actuelle Russie et de l’Europe du Nord avant de devenir de petites cabanes en bois chauffées à la fumée servant d’habitation et de bain de chaleur. Selon une légende russe, le bania aurait vu le jour en 1071 lorsqu’une sorcière insuffla l’âme aux hommes après avoir pris un bain de vapeur. Progressivement, les Slaves l’ont institutionnalisé en tant que bain public, permettant aux populations de se laver, de se réconforter et de reprendre des forces après une semaine de dur labeur.

VAPEUR CHAUDE ET BAIN GLACÉ

Entre bain maure et sauna finlandais, le bania traditionnel est un bain de vapeur chaude et humide qui s’organise autour de 3 pièces : une antichambre (predbannik) où l’on se retrouve avant et après le bain, une pièce intermédiaire (moechnaya) destinée au lavage et au bain froid et une étuve (parilka) aménagée de banquettes en bois. La vapeur est obtenue en jetant de l’eau sur des pierres chauffées dans un poêle en briques (pietchka kamienka). Dans cette fournaise, la température peut atteindre 100 °C, d’où la nécessité d’accoutumer le corps et de respecter les temps d’exposition.

Les banquettes étagées permettent de moduler les différences de températures entre le haut (plus chaud) et le bas (plus tenable). On entre dans l’étuve avec un chapeau de feutre (shaykama) et des sandales (tapotchki) et on s’allonge sur une serviette pour ne pas se brûler la peau ! Après une séance de relaxation, vient le moment de prendre un bain glacé. Si le bania est en extérieur, le baigneur a le choix entre un petit plongeon dans un trou d’eau creusé dans la glace (propoub) ou des roulades dans la neige. Le corps étant chaud, la sensation de froid est atténuée, à condition de ne pas jouer les prolongations !

PETIT COUP DE FOUET

Après ce chaud-froid riche en sensations, le baigneur se « fouette » ou « se fait fouetter » avec un balai en feuillages de bouleau préalablement humidifié (venik). Il ne s’agit pas d’un geste sadomasochiste mais d’un massage revigorant, appliqué sur tout le corps de manière nuancée, qui aide la peau à résister aux fortes températures, accélère la sudation et stimule la circulation sanguine. Il est d’usage de renouveler 3 fois l’alternance « brulant-glacé-fouetté » avant de clore le rituel par un moment de détente autour d’un verre (thé, bière, vodka ou kvas) et de zakouski, sous les auspices de l’esprit du bain (bannik). Ce traitement de choc qui finit en douceur a le mérite d’augmenter la résistance et de dégeler les relations qui sont plus réservées à l’extérieur.

Le bania a longtemps été le seul lieu de soin pour les plus pauvres, considéré comme capable de chasser tous les affres : des rhumatismes aux maux hivernaux en passant par le mauvais oeil. Aux vertus du chaud et du froid, s’ajoutent celles des plantes que l’on jette dans le feu pour en inhaler les parfums et bénéficier de leurs propriétés.

À CHACUN SON BANIA

Le plus ancien des bains est le « bania noir » dont le foyer ouvert rejette la fumée à l’intérieur de la pièce en noircissant les murs, d’où son nom. Il est aujourd’hui remplacé par la « bania blanc » à fourneau fermé et dont la fumée est éjectée à l’extérieur par un conduit d’évacuation. Beaucoup de Russes possèdent un bania près de leur maison de campagne (datcha), aménagé dans un cabanon de bois. Il est possible de louer une isba afin de profiter d’un authentique bania, en pleine nature. Les citadins vont au bain public généralement le samedi, jour du bain (banniï den’). L’alcool ayant entraîné certaines dérives, la réglementation exhorte les hommes et les femmes à prendre la vapeur dans des étuves séparées. Il est possible de louer un bain privé, aménagé dans un immeuble plus ou moins chic, pour organiser une fête, une cérémonie familiale ou conclure un marché. « Tope là et allons aux bains » dit le proverbe ! Les Russes, qui ont un sens élevé de l’hospitalité, aiment inviter aux bains. C’est une marque de confiance qui peut les vexer si on la refuse. « Que la vapeur soit légère ! », dit-on traditionnellement à ceux qui sortent du bania.

BAINS HISTORIQUES ET NOUVELLES PRATIQUES

Au début du XIXe siècle, les bains connaissent un renouveau dans tous les milieux sociaux et séduisent désormais les mondains qui jusque-là les boudaient. C’est à Moscou et à Saint-Pétersbourg que l’on trouve le plus grand nombre d’établissements publics ou privés de toutes sortes, de tous standings et à tous les prix. Parmi les bains historiques, les luxueux établissements Sandouny appelés « bain musée », ouverts en 1808 à Moscou, qui mélangent les styles baroque, gothique et mauresque. Ou encore, les bains Yamskie à Saint-Pétersbourg, autrefois fréquentés par Lénine et Dostoïevski. De nos jours, le rituel du bain russe figure parmi les tendances les plus appréciées dans le domaine du bien-être, et peut être testé en version douce dans certains hôtels haut de gamme ou les spas pratiquant les bains du monde.